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Juin 25

Article Marianne “Je ne me reconnais plus dans le PS, donc je le quitte”

Marianne-UnePhiippe Noguès, député PS du Morbihan, arrivé à l’Assemblée en 2012, a décidé de rendre sa carte du parti. Frondeur de la première heure, l’élu breton veut assumer son refus d’un PS qui “se dirige de plus en plus vers un parti social-libéral ou un parti démocrate à l’américaine”. S’il revendique rester socialiste, il ne se reconnait plus dans ce “parti d’élus”, ce “club de supporters du gouvernement”. Il explique ne pas s’être “engagé à 55 ans pour aller défendre des appareils ou des chapelles” et veut aujourd’hui essayer de réconcilier les Français avec la politique. Un entretien vérité avec un déçu du hollandisme, un échange sincère, rare chez les élus de son rang.

Propos recueillis par Bruno Rieth

Marianne : Vous avez décidé de quitter le groupe socialiste à l’Assemblée nationale et de rendre votre carte du PS. C’est un choix lourd de conséquence pour vous. Quel a été le déclic ?

Philippe Noguès : Depuis de longs mois maintenant, avec mes camarades « frondeurs », nous nous battions pour infléchir la ligne du gouvernement. Sauf qu’au bout du compte, ces efforts ont été vains. Si nous avons réussi à gêner un peu politiquement, à faire naître des débats, la ligne tracée par le gouvernement vers une société de plus en plus libérale n’a pas bougé d’un pouce. Malheureusement, le« There is no alternative » de Margaret Thatcher est entré dans les mœurs de la gauche française. L’espoir qui m’animait de changer les choses de l’intérieur du Parti socialiste ou du groupe socialiste à l’Assemblée nationale s’est évanoui. S’ajoute à ce constat le fossé qui n’a jamais été aussi large entre le citoyen et les politiques. Et tous les partis sont touchés, pas seulement le PS, la droite l’est aussi. J’ai la conviction que le Front National ne prolifère que sur le dos de nos incohérences et nos reniements. Et à un moment, il faut dire stop ! Se greffe aussi un certain nombre de lois ou de méthodes qui me sont restées en travers de la gorge. La loi sur le renseignement, la loi Macron ou l’utilisation du 49-3 qui me semble un traitement indigne du Parlement, un Parlement transformé en une simple chambre d’enregistrement des décisions de l’exécutif. Tout ça mis bout à bout, fait qu’à un moment, les mots ne suffisent plus. J’aurais pu continuer à écrire, à poser des contre-amendements, à m’opposer publiquement mais je sais pertinemment que je n’aurais pas été entendu. Je crois qu’il est temps de marquer vraiment la différence et dire : « Non, je ne me reconnais plus dans ce parti, donc je le quitte ! » Je suis socialiste et je le reste. Simplement, je crois que le Parti socialiste se dirige de plus en plus vers un parti social-libéral ou un parti démocrate à l’américaine. Certains de mes camarades sont convaincus de pouvoir le changer de l’intérieur. Je pense au contraire que le parti n’a aucunement l’intention de peser sur les décisions gouvernementales.

C’est une analyse difficile à entendre pour tout un pan de l’aile gauche. Le PS serait donc, selon vous, définitivement condamné à l’immobilisme ?
C’est le constat que je fais en tout cas et qui ne date pas d’hier. J’ai accepté de rester au PS pendant de long mois par solidarité avec mes camarades « frondeurs ». J’estimais qu’effectivement, ça valait quand même le coup d’essayer de se battre. Je ne voyais pas très bien aussi où était ma place en dehors du PS. Donc l’idée, pour beaucoup d’entre nous, était de faire en sorte que le PS se réforme de l’intérieur. Je n’y croyais pas mais j’ai dit : « Ok, je joue le jeu avec vous ». Tout ça pour en arriver au résultat que j’attendais, faire entre 25 % et 30 %, 40 % dans les meilleurs cas. La  conclusion est simple, ce n’est pas jouable de faire bouger le parti de l’intérieur. Surtout, il s’oriente inéluctablement vers un parti de type social-libéral et je ne crois pas qu’il y ait de retour en arrière possible. A partir du moment où l’on se dit ça, il est difficile d’y rester. Je me suis engagé en politique très tardivement, à plus de 50 ans, élu la première fois en 2008 comme adjoint dans une petite commune de 6 000 habitants, puis comme député en 2012. Je ne me suis pas engagé à 55 ans en politique pour aller défendre des appareils ou des chapelles ! Je m’y suis engagé parce que j’avais des convictions. Le 17 juin 2012, j’ai été très fier d’être élu à la députation. Mais au fil du temps, le désenchantement s’est installé, assez rapidement même, puisque ça a commencé dès la fin 2012 avec le Traité européen de stabilité budgétaire (TSCG), sorte de péché originel du quinquennat. François Hollande devait le réformer, nous avons vu ce qu’il en était. Puis le désenchantement a été remplacé par une forme de honte d’avoir cru que les choses allaient pouvoir bouger. Quand on est jeune député comme moi, sûrement a-t-on tendance à être naïf et idéaliste. Il a fallu faire avec cette honte, ce sentiment de ne pas avoir tiré la sonnette d’alarme plus tôt, le même sentiment que nos concitoyens, ces déçus de la politique, ont des hommes politiques qui disent blanc le matin et noir le soir ou qui font l’inverse, une fois dans la majorité, de ce qu’ils dénonçaient dans l’opposition. C’est exactement ce qui nous est arrivé au cours de ce quinquennat.

Le Parti socialiste ne serait donc plus en phase avec les revendications des citoyens ?
Qu’est-ce que le Parti socialiste aujourd’hui ? Il y a eu je crois, 70 000 votants au congrès. Le PS doit avoir entre 50 000 et 60 000 élus. Donc ceux qui ont voté majoritairement sont des élus qui ont des intérêts à conserver. Je crois malheureusement que le PS est devenu un parti d’élus et un club de supporters du gouvernement. Ce qui l’empêche de sentir les aspirations et les revendications des citoyens. Lorsque j’ai vu François Hollande le 11 mars dernier, avec une délégation de quatorze « frondeurs », je lui ai dit que les citoyens ne lui reprochent pas d’avoir échoué, mais de ne pas avoir essayé. Sur l’international, notre gouvernement a été très bon si l’on peut dire, ou en tout cas remarqué par son action. En revanche, pour aller affronter Madame Merkel en Allemagne, on est tout de suite moins bon. Il y a là un véritable problème…

Vos camarades socialistes, avec qui vous avez porté cette ligne alternative à la politique de François Hollande, sont-ils en accord avec votre décision ou bien ont-ils tenté de vous dissuader ?
C’est un choix qu’ils comprennent et une grande partie l’accepte. Quant aux autres, ils sont dans une autre perspective et préfèrent, je crois, pousser le rapport de force jusqu’à ce qu’ils se fassent exclure plutôt que de démissionner. L’hypothèse serait par exemple un conflit lors du vote sur la prochaine loi de finance. Et à ce moment-là, il se passerait quelque chose. Moi, je choisis de démissionner maintenant. C’est une décision libre, volontaire et qui veut dire quelque chose. J’espère que cette démission pourra en entraîner quelques autres pour que l’on se retrouve suffisamment nombreux à l’Assemblée nationale et peser différemment.

Est-ce à dire que certains pourraient vous emboîter le pas ?
Quand je discute avec mes collègues, beaucoup se disent prêts à franchir le pas. Mais je ne mésestime pas le poids qui pèse sur celui qui veut partir. Nombre d’élus sont des militants de longue date qui ont passé vingt ans, parfois trente ans dans ce parti. C’est presque leur famille et la quitter est dur. Moi je n’ai qu’une dizaine d’années au PS. Et même, entre le jour où j’ai pris ma décision et le moment où je vous le dis, c’est assez douloureux. Donc, j’espère — c’est même un souhait — créer une émulation. Ce serait une solution pour marquer le début de cette recomposition à l’intérieur et à l’extérieur de l’Assemblée nationale. Il faut d’ailleurs aller au-delà des partis. La simple réunion des appareils militants de gauche ne nous fera pas gagner en 2017. Il faut aller bien au-delà et redonner aux gens l’envie de s’intéresser à la politique. Pour ça, nous devons remettre en avant un certain nombre de valeurs : l’exemplarité en politique, l’honnêteté, la loyauté, la transparence et, surtout, l’écoute des citoyens. C’est, je le crois, la solution la plus efficace pour lutter contre le Front national et les populismes de toutes sortes. Ces valeurs-là doivent être remises en avant, devenir prioritaires même. Si un changement de politique économique est une nécessité, il faut impérativement donner une autre image de la politique.

Pensez-vous que ce départ sera compris par les militants PS de votre région et plus largement des personnes qui vous ont élu ?
Pour être honnête, je ne suis pas totalement serein. Il sera compris par les militants ayant soutenu la motion B, c’est certain. Les autres ne vont probablement pas l’accepter. Je sais bien que ce légitimisme d’appareil pousse les militants à défendre envers et contre tout, l’appareil, quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse. Donc une partie des militants ne comprendront pas mon choix. Cependant, pour les sympathisants de gauche et ceux qui ont voté pour moi, ce sera différent. Les gens que je rencontre, lorsque je fais mes courses au Leclerc du coin — et ça m’arrive toutes les semaines —, viennent me parler, me dire : « Continuez, ne lâchez pas ! » Et ça, je ne le vous cache pas, ça remet du baume au cœur. On dit que la population est totalement décrochée de la politique, et pourtant, en tant qu’élu, des gens viennent nous voir constamment pour nous en parler. Les citoyens ne sont pas décrochés de la politique mais de la manière dont on la pratique traditionnellement, des partis d’élus et de supporters, etc. Il suffit de voir la progression de l’abstention qui est un véritable drame pour la démocratie.

Qu’allez-vous faire dans l’hémicycle ? Rejoindre un autre groupe ou voter sur les bancs des non-inscrits ?
Dans un premier temps, je vais rester non-inscrit. Je veux créer une dynamique qui, je pense, doit venir des territoires. Je veux mettre en place une initiative qui me permettrait de travailler à partir du terrain. Nous ne sommes pas obligés de faire les projets de loi qu’à l’Assemblée nationale.  On peut aussi rencontrer des gens sur le terrain, en discuter avec les citoyens, les syndicats, les ONG, etc. J’ai envie d’essayer d’organiser des réunions dans ma circonscription pour préparer des textes. Qu’est-ce que l’on fait au Parlement si ce n’est un travail d’audition ? Je peux, peut-être aussi, auditionner tout simplement les gens de ma région. Donc j’ai envie de tenter ça. C’est une manière de dire aux citoyens, venez participer à la politique justement ! Il faut essayer de nouvelles choses. Faire de grandes manifestations à Paris, c’est bien, elles doivent sûrement être faites. Mais ce qui fera bouger les choses, ce sera de multiples petites manifestations et initiatives dans nos territoires.

Avez-vous prévu de rejoindre un autre parti politique ?
Très honnêtement, non. Aujourd’hui, je quitte le PS. Je ne me sentirai pas chez moi au Front de gauche et du côté du groupe écolo, en ce moment, il est à peu prêt dans le même état que le PS, c’est-à-dire complétement coupé en deux. Donc même si je soutiens beaucoup de leurs initiatives, je n’ai pas envie de me retrouver confronté aux mêmes problématiques. Quant à l’expérience Nouvelle donne, elle semble rencontrer pas mal de difficultés. Mais je suis convaincu qu’il existe un véritable espace politique. Malheureusement les gens qui s’y essayent jusqu’ici n’ont pas réussi car ils reproduisent le schéma des organisations traditionnelles.

Comment voyez-vous votre avenir politique à l’aune de ce grand saut dans l’inconnu ?
Pour moi, c’est un nouveau départ. Une période d’expérimentation politique avec les initiatives que je souhaite lancer dans ma région et qui, je l’espère, donnera aux citoyens l’envie de se rapprocher de mon travail parlementaire, et pourquoi pas de le déborder. Car il faudra, je le pense, aussi réfléchir la question au niveau national, fédérer tout ça. Mais comme cela viendra du terrain, cela aura beaucoup plus de poids que si on voulait imposer la dynamique d’en haut. Même si je sais pertinemment que nous ne sommes pas dans le contexte de l’Espagne ou de la Grèce, cette méthode qui a été la leur, me semble la plus juste. Je ne parle pas d’être un Podemos ou un Syriza, mais de partir du point de départ qui est de remettre les citoyens au cœur de la politique. C’est l’objectif que je me donne.

Article à retrouver sur le site internet de Marianne.net, en cliquant ici.

(3 commentaires)

  1. CONROZIER

    Je comprends votre décision, je pense que l’atmosphère devenait de plus en plus irrespirable ! Le problème c’est que le PS est incompréhensible ! Avec la loi sur le renseignement, pourront-ils mieux entendre et comprendre les attentes des citoyens ?

  2. Gallipas

    Bravo Philippe !
    Changer le PS de l’intérieur : mission impossible. Les apparatchiks faussent le fonctionnement et n’hésitent pas à ”magouiller” pour arriver à leurs fins. A leur sens, un bon encarté est un lève-doigt avec des petites jambes musclées pour distribuer la propagande et n’a pas d’avis personnel contraire à la ligne officielle.
    Tant que les dirigeants penseront aux électeurs et à leur place avant de penser aux gens, la politique sera méprisée par les citoyens.
    Tu as mon soutien.
    Amitiés,
    Pascal

  3. CAPLANNE JEAN

    Cher Camarade,

    Bravo pour ce déchirement. Car c’est bien un déchirement que tu vis et que vivent les militants Socialistes, authentiquement de Gauche, c’est à dire, humanistes et progressistes, face à la dérive néolibérale (je récuse le terme social-libéralisme, entièrement faux) du Parti de Jaurès.

    Je te remercie d’être l’Honneur du Parti Socialiste.
    Nous allons reconstruire la Gauche, avec les Français, au service des Peuples de France et d’Europe.

    J.C.
    Militant Socialiste des Landes

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